Quelques remarques concernant BLOW UP de Michelangelo ANTONIONI

Publié le par cinefils

 

 

 

« Blow Up » est le premier de trois fictions tournées successivement par Antonioni hors d’Italie et en anglais. Sans pour autant constituer un triptyque, ces trois œuvres n’en sont pas moins cohérentes.

 

« Blow Up » questionne deux utopies : l’une individuelle, celle du photographe en prise avec une réalité qu’il désire contrôler mais qui lui échappe ; l’autre collective, celle d’une certaine jeunesse occidentale des années soixante. Les deux utopies sont enchevêtrées l’une dans l’autre et la ballade du personnage l’emmène de l’une à l’autre.

 

Alors que dans les deux films suivants, ces deux utopies sont désormais séparées : « Zabriskie Point » se situant au sein de celle sociopolitique du mouvement hippie et plus généralement du mouvement estudiantin contestataire de la guerre au Vietnam (avec ses illusions et ses déceptions), tandis que « Profession : reporter » traite d’une utopie individuelle, celle d’un homme fuyant son identité (en interrogeant l’image encore une fois, en l’occurrence ici celle documentaire).

 

« Blow Up » s’articule autour de deux concepts forts qui le structurent : l’abstraction et la disparition.

 

 

 

LA DILATATION DE LA NARRATION

 

La première chose qui frappe dans « Blow Up » est la narration.

 

Le temps est dilaté. L’image est diluée. Et le rythme contemplatif. Contemplation non pas dans le sens regarder avec admiration, mais celui de regarder avec attention. Une contemplation cérébrale, de constat. Antonioni étire les scènes, pose le silence. Ses images soufflent sur l’œil et dépoussièrent le regard, comme le vent qui se faufile entre les feuilles des arbres et qu’on entend pendant les séquences du parc mais aussi au moment où l’œil du photographe scrute les agrandissements, où son regard dénude la photographie.

 

On écrit à propos de certaines séquences dans les films d’Antonioni qu’elles sont des temps morts. La formule n’est pas appropriée, car le fait est que se sont au contraire ces séquences qui posent le regard, en face de lui-même. Qui posent le silence mais pour mieux le combler. Qui font vivre le temps, le font respirer.

 

 

LES ACCIDENTS DU REEL

 

L’autre élément dramaturgique, particulier à Antonioni, se sont les accidents du réel. Accidents scrupuleusement mis en scène par le cinéaste au sein de la réalité-imaginaire immédiate du personnage.

Les disparitions récurrentes dans la filmographie du cinéaste en font partie. Disparitions généralement subites et qui restent inexpliquées (le sont-elles : explicables ?).

 

Dans « Blow Up », deux accidents du réel sont importants : l’irruption de l’hélice et la bataille pour le manche de la guitare.

Ces deux objets, leur apparition dans la trajectoire du film et la manière dont le personnage se les approprie, n’ont à priori rien à voir avec le déroulement de l’histoire en tant que telle. Elles ne créent pas de ruptures mais une strate supplémentaire de perception et de compréhension.

 

L’hélice est une citation textuelle de Duchamp  (une peinture ne pourra jamais être aussi belle qu’une hélice) à travers la bouche du photographe disant : elle ne sert à rien, elle est juste belle, je vais la mettre ici comme sculpture

 

La dilatation de la narration et les accidents du réel participent à l’abstraction de la dramaturgie. Mais ce n’est pas tout, l’image elle-même est abstraite.

 

 

L’IMAGE ABSTRAITE
 

Une photographie représentant un cercle blanc sur un fond noir, accrochée dans le petit salon du photographe, rappelle les deux tableaux célèbres de Malevitch. Et justement, les peintures de l’ami plasticien sont elle aussi abstraites, entre post-cubisme et Jackson Pollock.

Quant au personnage principal, il fait des photos de mode et des portraits. Ce n’est qu’à partir du moment où il les agrandit jusqu’à les rendre abstraites que son regard commence à muer. Paradoxalement, c’est dans le flou de l’image qu’il verra ce qu’il n’a pas vu avant, c’est là où surgit la vérité de l’instant photographié, on peut dire aussi, c’est à ce moment-là que la réalité de l’instant apparaît, dans la dilatation de la forme, comme un écho à la dilatation du temps dont j’ai parlé il y a un instant. La photographie n’étant au fond qu’une dilation extrême et ultime du temps.

 

A travers le questionnement de l’image photographique, Antonioni s’interroge sur la perception qu’on peut avoir de la réalité qui nous entoure. Et le mouvement de pensée que nous propose son cinéma et notamment « Blow Up », est un perpétuel mouvement paradoxal de disparition et d’apparition.

 

 

LA DISPARITION

 

Le sens du mot Abstraire est : isoler, séparer, enlever. Antonioni ne fait que çà.

Il y a toujours des êtres ou des objets qui disparaissent dans ces films. Blow Up ne déroge pas à la règle : la femme qu’il voit dans la rue mais qu’il n’arrive pas à retrouver, les photographies et la pellicule, le cadavre et, disparition ultime et magnifique, celle du personnage lui-même dans le dernier plan, quand il disparaît dans l’image, à l’intérieur de l’image, comme s’il avait pénétré sa substance. Toute la mise en scène des séquences d’agrandissement qui ont donné leur titre au film, tend à exprimer le désir de concrètement rentrer dans l’image, de s’incruster en elle.

 

 

Quand le personnage a accomplit ce cheminement vers une certaine vérité sur la réalité qui l’entoure, quand il a comprit qu’en tant qu’artiste, il ne pouvait pas la contrôler mais simplement l’imaginer, alors lui aussi peut disparaître, laissant l’image complètement abstraite (aux sens littéral et esthétique du terme) : vide mais signifiante. Il peut disparaître car sa matérialité est illusoire hors de l’image. Ce cheminement, c’est donc aussi au spectateur de le faire.

 




ismael - mercredi 17 octobre 2007




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gouverneur de Normalland 27/10/2007 14:30

J’ai regardé ce film avec beaucoup d’intérêt.

Tu as parlé dans ce post de « la perception ». A mon goût c’est le thème principal du film. Tout tourne autour de la perception … du regard. Voici quelques exemple concernant la perception a partir du film ( ce n’est pas une analyse complète qui nécessiterait un travail plus rigoureux, mais seulement quelques élément que j’évoque spontanément) :

- le regard du photographe aux mimes qu’il a rencontré au début a changé à la fin : un simple sourire complice mais diplomate au début se transforme en une vraie complicité vers la fin.

- le regard du photographe face à son art change (la découverte des photos et l’agrandissement), et sa perception est particuliere concernant les choses présentés comme anodines par d’autres personnages (l’antiquité)


- il est lui-même célèbre pour son regard distingué : d’un coté deux top-modèles lui courent âpres pour être photographiés et il dit qu’on le paie pour qu’on soit photographiés par lui, et d’un autre coté une femme anonyme lui court après pour récupérer ses photos et veut le payer pour qu’il lui cède la pellicule.

- L’art photographique lui-même est une distorsion entre le fait réel et l’acte artistique et cela se confirme tout au long du film (c’est le sujet principal du film)


- La valeur des choses dépend de la perception des choses : le photographe se bagarre avec une foule hystérique pour récupérer un bout de guitare d’un célèbre groupe de rock, sorti de son contexte, ce même bout de guitare n’a aucune valeur.

- L’élément le plus important dans le film –a mon goût- c’est la multiplication du regard non seulement dans le contexte narratif mais aussi dans la réalisation : Antonioni duplique le regard du photographe et y ajoute son propre regard, tel un voyeur, il pose son regard sur l’œuvre et c’est ainsi que le spectateur ne sait plus distinguer si le regard de l’auteur est un regard interne ou bien un regard externe ; est ce que le personnage du photographe se confond avec celui du réalisateur ou est ce que ce sont deux personnages différents ?
Antonioni joue avec cela avec une grande maitrise … un vrai « blow up » : il apparaît et il disparaît d’une scène à une autre. Analysons une scène qui l’indique :

Dans la scène du début ou le photographe est entrain de prendre des photos d’une top-modèle, Antonioni endosse le maillot du photographe : la caméra ici se prête au jeu du photographe et fait une vraie séance photo, un sublime jeu de corps et de regards.
A un moment donné dans la scène la caméra filme le photographe de dos entrain de filmer son sujet et elle effectue un mouvement vertical de bas en haut : Antonioni se distingue du sujet et pose son propre regard. Par ce mouvement Anotnioni reprend la situation en main et maitrise ses propres personnages et se distingue par sa position en hauteur.

gouverneur de Normalland 27/10/2007 14:13

J’ai regardé ce film avec beaucoup d’intérêt.

Tu as parlé dans ce post de « la perception ». A mon goût c’est le thème principal du film. Tout tourne autour de la perception … du regard. Voici quelques exemple a partir du film ( ce n’est pas une analyse complète qui nécessiterait un travail plus rigoureux, mais seulement quelques élément que j’évoque spontanément) :

- le regard du photographe aux mimes qu’il a rencontré au début a changé a la fin

- le regard face à son art (la découverte des photos et l’agrandissement), face aux choses (l’antiquité)


- il est lui-même célèbre pour son regard distingué : d’un coté deux top-models lui courent âpres pour être photographiés et d’un autre coté une femme anonyme lui court après pour récupérer ses photos.

- L’art photographique lui-même est une distorsion entre le fait réel et l’acte artistique


- La valeur des choses dépend de la perception des choses : le photographe se bagarre avec une foule hystérique pour récupérer un bout de guitare d’un célèbre groupe de rock, sorti de son contexte, ce même bout de guitare n’a aucune valeur.

- L’élément le plus important dans le film –a mon goût- c’est la multiplication du regard non seulement dans le contexte narratif mais aussi dans la réalisation : Antonioni duplique le regard du photographe et y ajoute son propre regard a lui tel un voyeur qui pose son regard sur l’œuvre ce qui fait qu’on ne sait plus si c’est un regard interne ou externe , est ce que le personnage du photographe se confond avec celui du réalisateur ou est ce que c’est deux personnages différents ? Antonioni joue avec cela avec une grande maitrise … un vrai « blow up » : il apparaît et il disparaît d’une scène a une autre. Analysons une scène qui l’indique :

Dans la scène du début ou le photographe est entrain de prendre des photos d’une top-modèle, Antonioni endosse le maillot du photographe : la caméra ici se prête au jeu du photographe et fait une vraie séance photo, un sublime jeu de corps et de regard.
A un moment donné dans la scène la caméra filme le photographe de dos entrain de filmer son sujet et elle effectue un mouvement vertical de bas en haut : Antonioni se distingue du sujet et pose son propre regard. Par ce mouvement Anotnioni reprend la situation en main et maitrise ses propres personnages et se distingue par sa position en hauteur.