ELEPHANT de Gus VAN SANT

Publié le par cinefils




Un poème contemplatif du mal-être moderne



elephant-affiche.jpg

Acadia : « Are you all right ? » John : « I don’t now… »


Un ciel. Couleur entre le bleu et le vert. Un poteau électrique, des fils téléphoniques. L’image est accélérée. Sons d’adolescents jouant au football. C’est le crépuscule. Les lumières baissent, les bruits s’évanouissent dans l’ombre. Une heure vingt minutes de films plus tard, un autre ciel, bleu, nuageux. L’orage est passé. Les bruits des adolescents ne sont plus. C’est le matin. Ne reste que le mouvement du temps.

Entre ces deux images, commençant et terminant « Elephant », on aura vu et entendu la disparition de l’homme dans son propre ennui, laissant dans son sillage le vide qu’il a lui-même créé. En s’inspirant de la tuerie du lycée de Colombine, Gus Van Sant transcende le fait-divers en œuvre.

 
 

L’inquiétante normalité du paraître

 
Par une journée comme les autres, des jeunes gens bougent d’un lieu à un autre dans et autour de leur lycée labyrinthique. Les personnages du film sont joués par des non-professionnels, eux-mêmes lycéens et portant les mêmes prénoms dans la vie comme dans la fiction.

John, arrive en retard au lycée après un déjeuner avec son père saoul, il se fait convoquer chez le proviseur puis rencontre Acadia, se fait photographier par Elias dans un couloir avant de sortir prendre un peu l’air. Elias, photographie un couple dans un parc et va développer ses photos au labo, en se dirigeant vers la bibliothèque, il prend John en photo. Nathan termine une partie de football avec ses copains et rejoint sa petite amie Carrie. Acadia embrasse John sur la joue pour le consoler (car elle remarque que ce dernier pleure) et assiste à une réunion de l’ « Alliance Homos-hétéros ». Michelle termine son cours de gym, se change dans les vestiaires avant de passer à côtés de John et Elias dans le couloir qui mènent à la bibliothèque. Brittany, Jordan et Nicole, croisent Nathan et discutent de lui un moment en allant à la cantine. Elles mangent sur le bout des doigts et tout de suite après, aux toilettes, se font vomir le peu qu’elles viennent d’ingurgiter. Alex et Eric arrivent au lycée bizarrement habillés et portant de nombreux sacs. Ils passent devant John qui leur demande ce qui se passe, Alex lui répond : « Casse-toi et reviens pas, çà va chier ! ». Il y a aussi Benny, qu’on entrapercevra au début au cours de la partie de football avec Nathan mais avec lequel on ne fera connaissance que rapidement, à la fin du film, juste avant qu’il ne se fasse tuer par Eric après avoir aider Acadia à fuir par une fenêtre.


 

Entre désir et dissection

 

 

Gus Van Sant construira le squelette de son film à partir de cette figure récurrente de déplacement. Il posera patiemment son regard sur ces trajectoires qui se croisent mais ne se rencontrent pas. Ces trajectoires qui habituellement ne mènent nulle part, enfermées qu’elles sont dans ce labyrinthe sans issue, mais qui ce jour-là, seront confrontées à la mort. Quand ces personnages se déplacent dans les entrailles du lycée, Gus Van Sant utilisera le même procédé filmique pour épouser leur marche (funéraire) : le travelling ; longuement, invariablement, consciencieusement. Le travelling qui devient une affaire de poétique. La caméra coule comme le temps. Dans « Elephant », le mouvement du rythme fait sens.

Mais si la figure est la même, les plans ne le sont pas. Chaque travelling est particulier rendant les plans assonants. L’assonance étant un outil de répétition, le film conquiert un rythme particulier accentué par d’autres procédés assonants : plusieurs ralentis, plusieurs panoramiques, nombreux plans de ciels… qui se répondent les uns les autres.

Ce parti prit formel ayant un équivalent narratif : une multiplication répétée des points de vue.

253724-319090.jpg

Répéter pour abstraire

 

La scène de la photo de John par Elias avec, en arrière plan, Michelle qui traverse le couloir, est répétée trois fois, l’entrée des tueurs dans le lycée deux fois,  deux fois aussi la scène des filles regardant Nathan passer, deux fois Nathan et Carrie qui sortent du bureau.

Dans « Blow up » d’Antonioni, un photographe, en agrandissant à plusieurs reprises un fragment d’un de ces clichés, rend formellement abstraite cette partie de la photographie. Plus il s’approche de ce morceau éphémère de réalité qu’il a fixé sur la pellicule, plus cette réalité devient abstraite. Paradoxalement, c’est dans le flou de l’image qu’il verra ce qu’il n’a pas vu avant, c’est cette abstraction qui lui révèlera une autre vérité de l’instant. Comme si la vraie nature du réel était à l’intérieur de son corps et non sur sa peau.

Dans « Elephant », c’est par la répétition (qu’elle soit anaphorique ou assonante), la multiplication des points de vue, la fragmentation des scènes et la dilatation du temps, que Gus Van Sant abstrait la réalité de ce qu’il filme. Mais contrairement à Antonioni qui rentre dans l’image, la cinéaste américain la découpe et l’assemble autrement, comme s’il transformait un tableau réaliste en tableau cubiste par le fait de le déconstruire.

Il fait exactement la même chose d’un point de vue dramaturgique : par la déconstruction du récit, Gus Van Sant a précisément cherché à briser l’ordre chronologique classique fondé sur des rapports causaux, et par là même à se déprendre de tout schéma déterministe. La multiplication des causes éventuelles du massacre désamorce d’emblée toute tentative d’approche didactique du film.






Exactement comme dans le film où tout se dédouble et se répond, le titre « Elephant » lui-même a cette démarche. « Elephant » est aussi le titre d’un moyen-métrage d’Alan Clarke sur les violences en Irlande du Nord dont Gus Van Sant avoue s’être inspiré. Alan Clarke ayant emprunté ce titre à la parabole hindou de l’éléphant touché à plusieurs endroits par des aveugles qui ne se font qu’une idée partielle de sa vraie nature selon la partie de son corps qu’ils ont touché…

Il est à noter à ce propos qu’ « Elephant » est le second volet d’un triptyque dont « Gerry » est le premier et « Last days », le dernier. Ainsi, se sont deux films à voir aussi absolument pour appréhender plus en profondeur toute la portée esthétique, poétique et métaphysique de l’œuvre d’un des plus grands cinéastes vivants, dont le dernier film « Paranoid Park » présenté au dernier festival de Cannes a obtenu le Grand Prix unique du soixantième anniversaire du festival.


 

253724-319115.jpg

 
ismaël



Publié dans Films

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article