« Locataires (Bin-Jip) » de Kim KI-DUK

Publié le par cinefils




Chronique de la disparition… et de la réapparition ordinaires



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Dés la première image de « Locataires (3-iron en version anglaise et Bin-Jip en version originale sud-coréenne) », le questionnement sous-jacent tout au long du film est posé : une statue filmée frontalement derrière un filet épais sur lequel vient violement buter à plusieurs reprises une balle de golf que quelqu’un frappe hors-champ avec son club.

Il s’agit essentiellement pour Kim Ki-Duk d’interroger la représentation contemporaine du monde, ou plus exactement, dans une société post-moderne d’images, de savoir quel est notre rapport à nos doubles virtuels ? Que montre-t-on de nous-même et que nous apprennent nos images sur nous-même ? 

 

Il n’est pas étonnant dans ce cas que les deux personnages principaux du film, à travers lesquels - à travers l’image desquels - le cinéaste met en abyme le réel qu’il filme, ses personnages donc, ne parlent pas. Si on excepte les deux phrases faciles et inutiles à la fin. Ils ne sont donc pas muets, ils ont juste fait le choix de ne pas parler. Car la parole véhicule des images et que la trajectoire du film tend vers la disparition des images. Ne pas parler, c’est un premier pas pour s’abstraire de la réalité.

Ici réside le paradoxe risqué mais magnifique du geste filmique dans « Locataires » : alors que le cinéma s’évertue à essayer de « révéler » ce qui est invisible, Kim Ki-Duk s’ingénue à chercher à « effacer » le visible. Le projet est loin d’être nihiliste car c’est par cet acte fondamental de décharnement de l’image, que la représentation s’efface au profit de l’essence intrinsèque des choses.

 

Quand la femme découpe une photographie d’elle en plusieurs carrés pour la rassembler en désordre comme un puzzle difforme, ce n’est pas du tout un acte symbolique. C’est parce qu’elle sait que cette photographie-là n’est pas elle, c’est parce qu’elle sait que c’est une fausse représentation de ce qu’elle est. Kim Ki-Duk semble renverser le dogme godardien, il semble vouloir « non pas juste une image, mais une image juste ». Cependant, plus subtil et complexe que certains ne le pensent, Kim Ki-Duk (s’)interroge : d’où le choix primordiale d’une série de photographies réelle de l’actrice qui joue le rôle féminin, une série réalisée avant le tournage du film et non pas spécialement pour ses besoins. Ce détail n’est pas anodin car il permet de mieux saisir la démarche du cinéaste…

Car le personnage principal (si on considère que le personnage principal d’un film est celui qui évolue le plus) n’est pas l’homme, mais la femme. Car la trajectoire de l’homme n’est pas totalement progressive, elle est dans un sens régressive : quand commence le film, quand il s’installe dans des maisons vides, il est déjà effacé car il devient un autre dans ces maisons. Il n’est pas lui-même en train d’occuper la maison d’un autre, il est cet autre dans sa propre maison. C’est pour cette raison qu’il fait la lessive, répare des objets défectueux, porte les vêtements des occupants des lieux, etc. L’action la plus importante dans ce sens étant celle où il se brosse les dents avec une brosse à dent qui n’est pas à lui, où plus exactement avec la brosse à dent de la personne qu’il est devenu à l’intérieur de cette maison. Quand au fait de se prendre en photo, c’est une façon pour lui d’ancrer cette illusion dans une matérialité qu’elle ne possède pas par essence.

Jusqu’au moment où s’opère sa régression : son retour à lui-même, à son image nue, quand il se rend compte que la femme l’observe alors qu’il se masturbe devant le catalogue de photographies de nus dans lequel elle apparaît. A partir de là commence l’apprentissage de la femme et la déchéance de l’homme. Elle répète les même gestes qu’elle l’a vu faire, il s’occupe d’elle. Mais ce qui ne lui est pas arrivé alors qu’il était seul, arrive quand elle est avec lui : ils se font surprendre et les rôles s’inversent : il est frappé (il aura des ecchymoses au visage exactement aux mêmes endroits que sur son visage à elle au début du film) et c’est elle qui s’occupera dorénavant de lui.

 

Quand l’homme est en prison et qu’on le voit et l’entend jouer au golf avec un club et une balle invisibles, on ne peut s’empêcher de penser à la scène finale de « Blow up » et la partie de tennis avec cette fois des raquettes et une balle invisibles. Sauf que la comparaison s’arrête là car plusieurs différences sont à noter entre ces deux séquences : chez Antonioni, on n’entend aucun bruit, et pour cause, se sont des mimes qui font cette partie tandis que le personnage du photographe les regarde. Sur cet aspect là aussi, il y a une différence : chez Antonioni, le personnage principal est prit dans le jeu des mimes qui lui demandent de leur envoyer la balle imaginaire, supposée être sortie du cours. Dans « Locataires », c’est un codétenu qui entre par effraction en quelque sorte dans la partie de golf du personnage principal, qui lui enlève la balle et ne veut pas la lui rendre. Et enfin, le plus important est qu’Antonioni efface son personnage alors que Kim Ki-Duk fait en sorte que ce soit le choix du personnage d’apprendre à s’effacer et à ne plus être vu que par celle qui voit clair en lui, et non pas qui ne voit que l’image de lui.

Quand à elle, elle ne s’efface pas, au contraire, elle s’affirme de plus en plus dans le réel : elle tient tête à son mari, elle rentre dans la maison traditionnelle dans laquelle il se sont embrassés devant les yeux de son propriétaire. Elle ne se cache pas, elle se révèle dans sa nudité, plus encore que sur les photographies. Lui non plus ne se cache pas d’ailleurs, mais il s’abstrait du regard des autres en étant enfin lui-même.

 

Le dernier plan du film est un gros plan des quatre pieds de l’homme et de la femme debout sur une balance qui indique un poids nul comme si personne ne se tenait là. Puis, l’image devient progressivement floue. On aura assisté au cours du film à la disparition progressive de l’image : les photos deviennent de plus en plus rares dans les maisons occupées jusqu’à ce qu’il n’y en ai aucune dans la dernière, celle du vieillard mort. Dans la maison traditionnelle puis dans celle du vieux mort, les deux personnages ne se prennent plus en photo comme à leur habitude. Après la prison, l’homme revient à l’appartement du photographe pour emporter la photo de la femme qu’elle avait découpée et réassemblée dans le désordre, laissant derrière lui un cadre vide. Et enfin, à l’avant dernier plan, on aura vu les ombres des deux personnages disparaître sur un mur blanc pour laisser la place à leur deux corps. Le visage de l’homme cache une photo de la femme accrochée au mur : il n’est plus question d’apparaître, mais d’être.

Les personnages, chacun à sa manière, font désormais corps avec le réel, et l’irréel qui en fait partie. Et c’est l’image cinématographique qui nous le révèle. C’est là où réside le beau paradoxe de « Locataires ».

 

 

 

ismaël

11 mars 2007





(La bande-annonce sud-corréenne originale.)



 

 

Publié dans Films

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Commenter cet article

ismael 01/10/2007 18:41

Khaled : merci pour les encouragements.

Houeida : Tu peux essayer de l'avoir chez Mauvais Sang, vidéoclub à Mutuelleville qui a un catalogue de 1500 films classiques et les plus interressants des modernes.

Resiros, Khaled, Sara et Houeida : un autre film de ce même cinéaste sera projeté le premier mardi de novembre à 18h30 : il s'agit de "L'ile", dans le cadre d'un grand cycle consacré au cinéma asiatique actuel.

Bien à vous.

Houeida 22/09/2007 12:29

Salut Ismail :)

Y a-t-il un moyen de se procurer ce film en Tunisie et surtout de se procurer une bonne copie.. personnellement je souffre depuis mon retour au pays de la piètre qualité des films qu'on vend dans les grandes surface et dans les différentes boutiques et services de DVD.

Merci,
Houeida Anouar

Sara 09/09/2007 06:56

Ce film est un chef d'oeuver!

khaled 05/09/2007 15:53

salut,
je déjà vue ce film fil C Cinéma culte, ce trés interressant, ....
bon continuation a votre club

ismael 30/08/2007 18:51

Vos désirs sont des ordres.
Nous publierons demain un texte sur "Ten" d'Abbas Kiarostami.